credit-card-Interview. Challenges.fr, le 23 novembre 2014. L’Assemblée nationale a adopté dans la douleur mardi 19 novembre le Budget 2015. Un peu à la manière des Français, les députés sont tiraillés entre faire des économies et ne pas réduire les dépenses. Pour un ménage comme pour un pays, la problématique de la dette a un impact indéniable sur la qualité de vie. Challenges.fr a voulu revenir sur ce sujet crucial avec Mickaël Mangot, enseignant à l’ESSEC, consultant en économie comportementale et économie du bonheur, et auteur du livre « Heureux comme Crésus ? Leçons inattendues d’économie du bonheur » paru ce mois-ci aux éditions Eyrolles.

Mickaël Mangot: Avoir des dettes est en général associé à un bien-être diminué. De nombreuses études montrent que les individus endettés connaissent à la fois un bien-être émotionnel réduit, davantage de stress, de problèmes psychiques et physiques ainsi qu’une satisfaction de leur vie plus basse. Ils ont également davantage de problèmes annexes qui amputent également leur satisfaction dans les autres domaines de la vie, notamment la vie de famille. Dans les ménages endettés, les conjoints rapportent par exemple vivre davantage de conflits, y compris autour de sujets non financiers.

Est-ce le niveau des dettes personnelles qui influence le bonheur?

Ce n’est pas le niveau objectif des dettes qui impacte le bien-être mais davantage leur perception et la satisfaction ou l’insatisfaction qui y est associée. Or, la perception de la situation financière n’est que peu corrélée avec la situation financière réelle. On peut avoir un patrimoine élevé selon l’INSEE et ne pas se sentir riche du tout… La situation financière réelle n’influence la satisfaction générale de la vie (la mesure du bonheur la plus utilisée en économie du bonheur) que par l’intermédiaire de la situation financière perçue et de la sensation de contrôle sur sa vie qu’a l’individu. Une situation financière dégradée par des dettes n’affectera le bonheur que si on la perçoit comme telle et que l’on ressent de ce fait une perte de contrôle sur sa vie.

Qu’est-ce qui façonne la vision de l’individu par rapport à ses dettes ?

Plusieurs choses. D’abord la personnalité de l’individu : un optimiste sera moins effrayé par un haut niveau de dettes qu’un pessimiste. Inversement, une personne obsédée par le contrôle sera davantage gênée par des dettes élevées. Ensuite, il y a l’environnement : les exemples autour de soi dictent ce qu’est un niveau « normal » ou « anormal » de dettes.  Et l’observation éventuelle de problèmes financiers chez des proches ou dans des reportages rappelle les risques qui y sont associés.

Les actifs en face des dettes n’interviennent-ils pas ?

Sur ce point, on a remarqué quelque chose d’étonnant : les actifs et les dettes ne sont pas traités dans un même compte mental (1). A patrimoine net identique, on se sent plus riche (et on est perçu comme tel par les autres) quand on a peu de dettes si l’ensemble est positif. Mieux vaut avoir 100.000 euros d’épargne et zéro euro de dettes que 150.000 euros d’épargne et 50.000 euros de dettes. Pour se sentir plus riche et plus heureux, il est donc psychologiquement pertinent d’éponger ses dettes avec son épargne…  C’est exactement l’inverse quand le patrimoine net est négatif : mieux vaut alors pouvoir s’enorgueillir d’avoir quelques actifs. Dans un cas comme dans l’autre, un raisonnement purement économique (qui comparerait les taux d’intérêt) aboutirait sans doute à des conclusions diamétralement opposées !

Et pour les Etats, le poids de la dette publique a-t-il un impact sur le bonheur de ses habitants ?

On a encore peu d’études sur le sujet. Les premiers résultats semblent montrer que oui. Par exemple, une étude sur des données européennes (2) a obtenu qu’une augmentation de 10 points de PIB de la dette publique diminuait la satisfaction de la vie moyenne dans un pays d’environ 0,1 point (sur une échelle de 1 à 10). Sur la base de ces chiffres, la hausse de 32 points de PIB de la dette publique française depuis 2007 coûterait donc 0,32 point de bonheur aux Français. Quand on sait que les notes de bonheur sont très ramassées, c’est énorme.

Plutôt que d’acheter à crédit et augmenter ses dettes, que faudrait-il faire pour tirer le maximum de bonheur de sa consommation ?

Il faudrait faire exactement l’inverse, c’est à dire payer d’avance et consommer ensuite. Cela fait partie des recommandations que je donne dans mon livre Heureux comme Crésus ?. Payer d’abord permet de tirer profit de ce qu’on appelle l’ utilité de l’anticipation, tout le plaisir qu’on a à anticiper une future consommation agréable. En plus cela améliore le plaisir ressenti au moment de la consommation, car il n’est alors plus amputé par la sensation désagréable associée au paiement (du fait du décalage dans le temps). Les études neurologiques montrent en effet que le paiement engendre ponctuellement une sensation comparable à la douleur physique. La “douloureuse” porte bien son nom.

Finalement, quels conseils donneriez-vous pour avoir un budget bien tenu ?

Je donnerais un conseil de grand-mère : payer tous vos achats en cash. Pour ne pas dépasser son budget, une méthode simple est de retirer au distributeur toutes les semaines le montant que vous êtes prêt à allouer à vos consommations. Cerise sur le gâteau, on a observé que la propension à consommer était moindre lorsque l’on paie en cash que lorsque l’on paie avec une carte bancaire…

 

(1) Sussman et Shafir (2012), “On assets and debt in the psychology of perceived wealth”, Psychological Science.

(2) Sequeira, Minas et Ferreira-Lopes (2014), “Do large governments decrease happiness?”