business chartChallenges.fr, le 24 avril 2014. INTERVIEW L’épargne salariale est certainement devenue l’un des principaux moyens pour les Français d’investir en Bourse. Les actionnaires individuels sont en effet de moins en moins nombreux : 8,3% des Français de 15 ans et plus en 2013 selon le dernier baromètre TNS Sofres  pour la Banque Postale et Les Echos. Soit environ 4,3 millions de particuliers (si on rapporte ce ratio aux chiffres de l’Insee  sur la population).

Pourtant, les salariés concernés font souvent peu de cas de la gestion de leur épargne salariale. Et ils commettent de nombreuses erreurs de jugement. Nous avons demandé conseil auprès de Mickael Mangot, enseignant à l’ESSEC et dirigeant de BEFI Consulting, société de conseil en finance comportementale.

Challenges : Quelle est l’erreur la plus courante lorsqu’on gère son épargne salariale ?

Mickaël Mangot : Une erreur importante est d’investir largement le capital issu des différents versements (participation, intéressement, versements volontaires) sur l’action de l’entreprise en pensant qu’elle est moins risquée que les autres placements proposés, notamment les fonds actions. Le fait d’être salarié de l’entreprise crée une sensation de familiarité qui fait sous-estimer le risque qui est pris. Pourtant investir dans les actions d’une seule entreprise est, par nature, plus risqué que d’investir dans un fonds qui est diversifié sur des dizaines d’entreprises, de différents pays et de différents secteurs. Lorsqu’on est salarié, on souffre d’une “illusion de contrôle” et d’une “illusion de connaissance” parce qu’on croit avoir accès à de l’information privilégiée.

Mais le rabais sur ses actions proposé par une entreprise à ses salariés ne permet-il pas de faire une bonne affaire?

Le rabais accordé (généralement 20%) au moment de l’achat n’est pas grand-chose en comparaison du risque supérieur qui est pris lorsqu’on investit pour une durée longue (la durée d’indisponibilité des titres est de 5 ans dans un PEE) sur un seul titre plutôt que sur un fonds diversifié. Il n’est pas rare de trouver des performances catastrophiques sur des titres individuels, même de grandes entreprises, sur des périodes de 5 ans. C’est beaucoup plus rare pour un fonds actions diversifié.

Vous pouvez donner des exemples récents de grandes entreprises dont le cours de Bourse a accusé de très fortes baisses sur des périodes de cinq ans…

Sur la période récente, disons depuis le début de la crise financière à l’été 2007, des entreprises comme Alcatel-Lucent, Peugeot ou Alstom ont connu des chutes comprises entre 65% et 85% de leurs cours de Bourse sur des périodes de cinq ans. Par comparaison, la baisse maximale sur cinq ans pour l’indice des actions mondiales était de 25% seulement. Plus on est diversifié, plus le risque de perte est limité et plus le montant maximal de pertes est lui aussi limité.

Après l’explosion de la bulle internet puis celle des subprime, faut-il encore prendre des risques sur les actions ?

Sans aucun doute. Beaucoup de salariés ne s’en rendent pas compte mais cela fait cinq ans que les marchés actions sont ascendants, si bien que certains marchés (les Etats-Unis et l’Allemagne) ont même dépassé leurs niveaux records atteints au sommet des deux bulles que vous avez mentionnées. Depuis le milieu des années 1990, les marchés actions alternent les phases de forte baisse et de forte hausse. Quand on conserve ses investissements suffisamment longtemps (disons au moins 5-7 ans), on se laisse le temps d’absorber les phases de baisse et on finit avec une performance très satisfaisante. Les actions sont de loin, faut-il le rappeler, la classe d’actifs la plus rémunératrice sur longue période, avec une performance moyenne de 5-6% au dessus de l’inflation.

Les marchés n’ont-ils pas déjà trop monté ?

C’est vrai que les performances des marchés actions sur les dernières années ont été très bonnes, surtout hors de la zone euro, et peuvent susciter la méfiance. 80% de hausse depuis avril 2009 sur les actions mondiales et même 110% sur les actions américaines ! Les actions françaises et de la zone euro sont très en retard avec seulement 45% de hausse. Aujourd’hui, on tend à considérer que les actions européennes affichent des valorisations attractives alors que les actions américaines pourraient être légèrement surévaluées. Placer au moins une partie de sa participation en actions européennes pour les cinq prochaines années ne parait pas déraisonnable.

Il faut aussi faire bien attention à diversifier son patrimoine financier…

En effet, la diversification est la règle d’or pour la gestion de son patrimoine. Elle permet de diminuer le risque sans nécessairement diminuer la rentabilité à attendre. En général, les épargnants salariés savent qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Malheureusement, la diversification qui est souvent réalisée  est une diversification naïve, presque aléatoire, qui ne réduit pas autant le risque qu’elle pourrait le faire. Celui qui partage son épargne salariale en actions françaises, de la zone euro et européennes ne réalise pas une diversification efficace parce que les différents marchés européens tendent à évoluer de concert. Une bonne diversification passe par des actifs qui ont des évolutions plus dissemblables : d’autres zones géographiques et surtout d’autres classes d’actifs (obligations, placements monétaires, immobilier…).

Mais a-t-on vraiment beaucoup de choix de diversification avec son épargne salariale ? Et est-ce intéressant quand on n’a pas beaucoup de patrimoine financier ?

Malheureusement, les solutions proposées sont souvent très limitées et très classiques (le triptyque placements monétaires, obligataires et actions européennes) et ne permettent pas de mettre en place une bonne diversification de son épargne à l’intérieur du cadre fiscal avantageux de l’épargne salariale. Les salariés, et peu importe le niveau de la rémunération, seraient gagnants s’ils se voyaient proposer un peu plus d’options pour leur épargne salariale, ne serait-ce qu’un accès aux actions américaines ou à celles des pays émergents.

Propos recueillis par Jean-Louis Dell’Oro