intérêt général et marchéLIVRE COLLECTIF. Le 02 mars 2017. Ouvrage collectif du Cercle Turgot écrit sous la direction de Claude Revel. L’antagonisme historique entre intérêt général et marché touche à sa fin. La prise de conscience d’enjeux planétaires communs, le développement de l’économie numérique et collaborative comme l’apparition d’acteurs privés aux capacités financières égales voire supérieures à celles d’Etats posent en effet aujourd’hui des défis cruciaux, qui changent totalement la donne. L’”ubérisation” de l’économie sonne-t-elle le glas de la notion d’intérêt général ? Quel rôle nouveau pour l’entreprise ? Que retenir des expériences menées à l’étranger ? Les experts rassemblés dans cet ouvrage explorent les pistes d’une vision renouvelée de l’intérêt général, qui préserve le bon fonctionnement de l’économie de marché tout en assurant aux acteurs un cadre de liberté de choix, de responsabilité et de solidarité. Ils esquissent ainsi les contours d’un projet qui redonne du sens à l’action politique et de la confiance aux citoyens et aux entreprises.

La contribution de Mickaël Mangot, directeur général de l’IEB, porte sur l’articulation entre e bonheur privé et les biens publics telle qu’elle est observée et analysée par l’économie du bonheur.

L’économie du bonheur : du bonheur privé aux biens publics

L’économie du bonheur, branche en plein essor de la science économique, observe et analyse les déterminants économiques du bien-être subjectif des individus tel qu’ils le rapportent dans les enquêtes. En cherchant à partir de données nouvelles la recette du bonheur privé, l’économie du bonheur peut-elle contribuer à valoriser, selon les deux acceptions du terme, les biens publics ?

  1. Une nouvelle approche des comportements

Les économistes ont longtemps été réticents à s’intéresser au bien-être et à la nature des préférences des individus puisque, d’une part, ces dernières étaient jugées a priori inobservables (seuls les comportements sont observables) et donc impossibles à analyser. Pourtant, le bien-être peut bel et bien être mesuré, à partir d’enquêtes (diligentées par des instituts de sondages, des administrations ou des organisations internationales) sur les émotions et le bonheur déclarés. Il y a un certain nombre d’éléments qui suggèrent que les réponses données dans ces enquêtes sont relativement sérieuses, assez pour nourrir une réflexion académique rigoureuse sur les déterminants du bonheur. Les questionnaires utilisés ont notamment une bonne validité externe. Les évaluations de la vie données par les individus sont ainsi plutôt bien corrélées avec d’autres mesures : les évaluations faites par les proches, la stimulation des zones cérébrales associées aux sensations agréables, la fréquence des sourires authentiques (ceux qu’on ne peut pas simuler) ou encore, de manière inversée, avec la probabilité de vivre un épisode dépressif à moyen terme. On peut donc prendre au sérieux ce que les gens disent de leur propre bonheur.

  1. L’économie de quel bonheur ?

Le mot bonheur représentant un état psychologique aux contours relativement flous, les sciences du bonheur, dont fait partie l’économie du bonheur, s’intéressent à trois dimensions du bonheur individuel, auxquelles correspondent des indicateurs adaptés :

  • la dimension émotionnelle, représentée par le « bien-être émotionnel » qui fait la balance entre les émotions positives et négatives ;
  • la dimension cognitive, reflétée par la « satisfaction de la vie » qui fournit une évaluation globale de la vie sur une échelle bornée ;
  • la dimension psychologique, traduite par l’épanouissement ou le « bien-être psychologique » qui amalgame plusieurs sentiments (autonomie, contrôle, connexionaux autres, sens à sa vie…).

Les économistes du bonheur s’évertuent à observer les déterminants économiques de ces trois niveaux du bonheur, avec toutefois une préférence marquée pour la dimension cognitive. Une grande partie des travaux s’intéresse exclusivement à la satisfaction de la vie. Ce tropisme relève autant d’un souci de commodité (de nombreuses enquêtes rapportent cette mesure) que d’un biais de publication (c’est la dimension du bonheur qui est la plus sensible aux variables économiques, notamment le revenu). Ils observent tout à la fois des déterminants microéconomiques (le revenu, le statut face à l’emploi, les consommations…) que des déterminants macroéconomiques (le taux de croissance, le taux de chômage, le taux d’inflation…).

L’observation des variables macroéconomiques permet à certains chercheurs de placer leurs analyses au niveau des pays en recherchant les déterminants du bonheur des nations. Ce bonheur national est considéré, généralement sans discussion méthodologique poussée, comme une simple moyenne des bonheurs individuels au sein de la nation. L’intérêt général se confond alors avec la somme (ou la moyenne) des intérêts particuliers. Cet agrégat nourrit ensuite les comparaisons internationales et permet d’évaluer l’influence sur le bonheur des situations macroéconomiques nationales mais aussi des institutions (la taille de l’état, le niveau des dépenses sociales, la réglementation du marché du travail…).

Lire le chapitre dans son intégralité