Selon la théorie économique, un baby-boom comme celui qu’a connu la France de 1945 à 1970 (avec un indice de fécondité constamment compris entre 2,5 et 3 sur la période) devait constituer pour le pays un formidable coup de pouce à la croissance, l’enrichissement des ménages et au désendettement de l’Etat, au moins temporairement. Le compte n’y est pas.

L’impact d’une génération plus nombreuse est binaire. Lorsque la proportion d’actifs  augmente, le revenu par habitant augmente aussi du fait des revenus du travail des actifs mais aussi de leur épargne, laquelle vient nourrir l’investissement des entreprises et augmenter la productivité. En effet, selon la théorie du cycle de vie de l’épargne, le taux d’épargne des ménages suit une évolution en trois phases: faible voire négatif durant la jeunesse puis élevé au milieu et à la fin de la vie active et enfin négatif durant la retraite (les séniors consommant leur épargne pour maintenir leur niveau de vie malgré la baisse des revenus du travail). L’accroissement régulier du revenu moyen permet aussi de dégager des ressources fiscales utilisables par l’Etat pour investir dans l’éducation, la recherche et les infrastructures et, éventuellement, pour réduire son endettement lorsque celui-ci est excessif.

Lorsque les générations élargies partent à la retraite, tous ces effets positifs s’inversent entraînant un ralentissement de la croissance, de l’enrichissement des ménages et une pression supplémentaire sur les finances publiques.

S’ensuit un paradoxe très français : la dette publique n’a cessé de grossir durant les années 1975-2010, c’est-à-dire au moment-même où la proportion des actifs au sein de la population augmentait massivement. Ce qui devait, selon toute logique, être une période de désendettement pour la France aura finalement été une période d’explosion de la dette publique. La période n’aura pas davantage été une période d’investissements massifs de la part de la puissance publique, bien au contraire : les dépenses d’investissement, exprimées en pourcentage de la richesse nationale, ont diminué d’un tiers, passant de 4,1% du PIB en 1975 à 3,1% dernièrement. Sur la période, les dépenses publiques qui ont gonflé sont les dépenses de fonctionnement (de 17% à 20% du PIB) et surtout les dépenses de Sécurité Sociale (de 17% à 26%). On peut donc dire que l’Etat n’a pas fait un bon usage intergénérationnel  du « dividende démographique », qu’il n’a pas transformé ce pactole en rente perceptible par toutes les générations successives. Au contraire, il l’a utilisé (avec effet de levier grâce à la dette) pour le bien-être exclusif des générations en place.

Qu’en est-il des ménages de ces générations? Par leur épargne, ils pouvaient financer les investissements privés et doper ainsi la productivité. Malheureusement leur épargne importante (en moyenne 15% de leur revenu disponible sur la période) ne s’est pas tournée massivement vers les actions et obligations des entreprises françaises. Pour 60%, celle-ci est allée vers l’immobilier tandis que la partie restante s’est déversée majoritairement sur des produits financiers non risqués, la dette publique en premier lieu (via l’assurance-vie et les SICAV obligataires). Ce faisant, l’épargne n’a pas eu comme effet de dynamiser, autant qu’elle le pouvait, les revenus des actifs mais a tiré à la hausse les prix immobiliers, rendant plus difficile l’achat par ces mêmes actifs (notamment les plus jeunes) de leur logement. Ou comment ce qui devait être un double dividende démographique s’est transformé en double taxe démographique bien avant l’heure dite.

Source : Mickaël Mangot, Les générations déshéritées (éditions Eyrolles, 2012)

Le problème est que cette période qui s’annonçait comme particulièrement favorable a déjà touché son terme. Le ratio de dépendance économique (le ratio des classes d’âges dépendantes sur les classes d’âge actives) a atteint son point bas en 2007 et a entamé sa remontée depuis. L’Etat a donc grillé sa cartouche démographique, définitivement. L’arrivée en retraite des baby-boomers ajoutée à l’allongement de la durée de la vie va nécessairement grever les finances publiques (en diminuant les ressources fiscales et en augmentant les dépenses sociales). Déjà en déficit structurel, l’Etat n’aura donc pas de marge de manœuvre pour financer les investissements qu’il n’a pas financés durant les quarante dernières années ou pour procéder au désendettement qu’il n’a pas effectué jusque-là.

Si l’Etat ne peut rattraper le temps perdu, on peut toutefois requérir qu’il ne fasse pas porter sur « les générations déshéritées », celles à qui les baby-boomers ont légué les fardeaux que sont la dette publique et l’immobilier cher, la charge du désendettement et le surcoût lié au vieillissement. Et on peut demander à ces baby-boomers en retraite (ou en phase d’approche) de procéder à un usage juste sur le plan intergénérationnel de leur épargne et de leur patrimoine.

Car il y a en la matière deux autres paradoxes français. Alors que l’Etat s’est appauvri chaque année depuis 1975, les ménages se sont, eux, considérablement enrichis sur la période avec un patrimoine net qui est passé de 3 à 6 fois le revenu national (et équivaut aujourd’hui à 10 trillions d’euros !). L’autre paradoxe est que les séniors français, en contradiction totale avec le modèle du cycle de vie, ont aujourd’hui un taux d’épargne maximal (supérieur à 20% de leur revenu disponible). Si ce patrimoine (à 66% investi en immobilier, un ratio vers 40-50% aux Etats-Unis, au Canada et aux Pays-Bas) et cette épargne (également majoritairement investie en immobilier), pouvaient se réorienter de l’immobilier vers des investissements productifs, cela viendrait faciliter la tâche des actifs d’aujourd’hui et de demain. Un moindre mal.

Article publié sur lecercle.lesechos.fr le 19/03/2012: http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/politique-eco-conjoncture/politique-economique/221144707/paradoxe-economique-baby-b