Candide1759Challenges.fr, le 16 mai 2014. INTERVIEW. A Paris a eu lieu pour la première fois du 16 au 17 mai le Printemps de l’optimisme, organisé par Thierry Saussez et Jacques Séguéla. Un forum dont Challenges est partenaire. A cette occasion, nous avons tenté d’en savoir plus sur le sujet avec Mickaël Mangot, enseignant à l’ESSEC et consultant en économie comportementale.

En France, nous sommes réputés pour être les champions du monde du pessimisme. Qu’en pensez-vous ?

Comme partout dans le monde, les Français sont plus optimistes pour ce qu’ils contrôlent (leur situation personnelle) que pour ce qu’ils ne contrôlent pas. La particularité des Français est qu’ils sont extraordinairement pessimistes pour tout ce qu’ils ne contrôlent pas : la situation générale du pays, la croissance économique, le chômage, l’environnement, etc. Ce qui fait des Français un peuple de pessimistes, mais pas de dépressifs.

Est-ce qu’il y a différentes manières d’être optimiste ?

Oui, l’optimisme est une disposition psychologique innée (nous ne sommes pas égaux face à l’optimisme) mais peut aussi relever d’une démarche volontaire de voir le monde positivement et de se focaliser sur les solutions plutôt que de ruminer les problèmes. Les psychologues distinguent également l’optimisme modéré (s’attendre à un avenir un peu plus rose qu’il ne sera) de l’optimisme extrême (anticiper des événements irréalisables). Si le premier parait avoir des conséquences positives (sur la santé, le bonheur, les performances sportives, académiques ou professionnelles…), le second impliquerait plutôt des effets négatifs.

Comment l’optimisme est-il bénéfique?

L’optimisme distord la perception des résultats à attendre, dope la motivation, et fait croire que l’on peut surmonter les obstacles. Ainsi les optimistes croient que leurs actions finiront par être récompensées. Du coup, ils passent à l’action. Pour ce qui est des comportements économiques, les études académiques montrent que les optimistes ont tendance à travailler plus, à investir davantage leur épargne dans des actifs risqués (les actions) et tentent plus souvent l’aventure entrepreneuriale. Les optimistes disposent d’un “capital psychologique” qu’ils font fructifier.

Mais n’y a-t-il pas aussi des risques, notamment en matière d’investissements ? On pense à l’euphorie sur les valeurs Internet au début des années 2000…

Lors des bulles financières, on est clairement en présence d’un optimisme extrême où les anticipations sont complètement déconnectées de la réalité. L’optimisme est un biais psychologique qui d’un côté génère des erreurs dans les prévisions mais de l’autre alimente la motivation. Si le coût de l’erreur de prévision est supérieur au bénéfice de la motivation, alors l’effet total est négatif. Le biais d’optimisme sera particulièrement préjudiciable dans des tâches où la motivation ne change rien. L’investisseur en Bourse, par sa motivation, n’a pas le pouvoir de changer les bénéfices des entreprises cotées.

Y-a-t-il d’autres exemples où le “biais d’optimisme” fait prendre de mauvaises décisions ?

Autre exemple, le biais optimiste pèse fortement sur les performances des parieurs. Les supporters qui parient sur les résultats sportifs ont tendance à anticiper que leurs équipes favorites vont gagner, au mépris des statistiques. Ce qui diminue leurs gains. Mieux vaut parier sur des équipes ou des sports qui nous laissent émotionnellement indifférents. Le curling ?

N’est-il pas bizarre de parler de l’optimisme comme d’un biais psychologique…

Si l’on considère que la rationalité c’est d’avoir des anticipations justes, alors l’optimisme est bien un biais psychologique. Mais un biais psychologique le plus souvent positif dans ses conséquences ! Et un biais généralisé : la plupart des gens affichent un biais optimiste pour leur situation personnelle. Hormis quelques exceptions (les personnes dépressives notamment), la plupart des gens s’attendent à des événements plus positifs pour eux que pour les autres personnes. Les études sont légion sur ce sujet. On pense avoir moins de chance que les autres d’être contaminé par une maladie, d’être cambriolé, de se faire attraper si l’on pirate de la musique sur internet… On pense à l’inverse que l’on vivra plus longtemps que les autres, que l’on a plus de chance de gagner à la loterie, etc.

Au-delà de la disposition naturelle, est-ce  que certaines choses nous rendent plus optimistes ou, à l’inverse, plus pessimistes ?

Le niveau d’optimisme d’un individu dépend de sa disposition innée mais aussi de son expérience personnelle et de l’environnement dans lequel il évolue. On sera plus optimiste si nos expériences passées nous ont montré qu’il y avait toujours des solutions à un problème. On le sera également si l’on est soumis à des sources optimistes ou positives. Car l’optimisme est contagieux : par son comportement personnel, on peut gonfler l’optimisme des autres ou le plomber.

Les médias rendent-ils optimistes ou pessimistes?

La télé rend pessimiste. La télévision affiche clairement un biais négatif dans le traitement de l’information mêlé à un effet de loupe (en montant en épingle des événements assez insignifiants). Aux Etats-Unis, une étude récente (*1) a montré qu’en période de récession le temps passé à regarder les informations à la télé diminuait sensiblement les anticipations des téléspectateurs pour la croissance à venir et augmentait l’écart (positif) entre leurs anticipations pour leur situation personnelle et pour la situation générale. La télé cultive la sinistrose française. Eteignons-la pour ne la rallumer que lorsque la croissance sera revenue à 3% !

Propos recueillis par Jean-Louis Dell’Oro