taxesChallenges.fr, le 2 octobre 2014. INTERVIEW. Taxe foncière, taxe d’habitation, 10ème prélèvement mensualisé… Le mois d’octobre est chargé pour les contribuables français. Le ras-le-bol fiscal couve toujours. Le gouvernement, dans son projet de loi de finances 2015, l’a bien compris et assure que “la pause fiscale, c’est maintenant”. Ou plutôt dès l’année prochaine, avec une très légère baisse des prélèvements obligatoires. Mais au final, est-on heureux ou agacé de payer des impôts ? Quelle est la limite de chacun ? Challenges.fr a interrogé sur le sujet Mickaël Mangot, enseignant à l’ESSEC et consultant en économie comportementale ainsi qu’en économie du bonheur.

Payer trop d’impôts peut-il avoir un impact sur le moral d’un pays ?

Les impôts peuvent être douloureux ou pas. En fait, il n’y a pas de relation claire entre le montant total des prélèvements obligatoires dans un pays et le niveau de bonheur moyen dans le pays. Au sommet des classements internationaux du bonheur, on trouve aussi bien des pays riches à fort taux d’imposition comme les pays scandinaves que des pays riches avec un taux d’imposition nettement plus faible, notamment la Suisse et les pays anglo-saxons (Canada, Nouvelle-Zélande, Australie). C’est au moins autant la qualité que la quantité d’impôt qui explique les différences entre pays.

Qu’entendez-vous par quantité et qualité ?

Pour nous Français, il est étonnant que les Scandinaves acceptent volontiers de payer beaucoup d’impôts. Bien plus qu’ici, il leur paraît normal de le faire. Et cela s’explique assez bien. Grâce à de nombreux travaux académiques, on sait que l’impôt est d’autant mieux accepté lorsqu’il affiche plusieurs caractéristiques: quand l’état est considéré comme efficace, les contreparties à l’impôt sont visibles et les modalités d’imposition sont perçues comme justes. En France, l’état est vu comme gaspilleur et il n’y pas de consensus sur la forme de l’impôt (sur le revenu ou la consommation ?), sur son niveau global optimal, sur une juste répartition entre les différents acteurs économiques ou encore sur la pente de sa progressivité.

Certains contribuables préfèrent quitter le territoire pour des raisons fiscales. Ont-ils tort ?

Si l’impôt leur est devenu psychologiquement insupportable, pourquoi pas ? Cela peut être le cas si une forte imposition va contre leurs valeurs personnelles (au-delà de leurs intérêts). On sait empiriquement que les gens de droite vivent moins bien l’impôt que les gens de gauche… Néanmoins il y a aussi des coûts psychologiques forts à l’expatriation. Le bonheur passe largement par la quantité et la qualité des relations sociales. Partir à l’étranger et s’y retrouver isolé est une épreuve difficile. D’ailleurs à situation socioéconomique identique, les expatriés sont moins heureux que leurs comparables des pays d’accueil et du pays d’origine. Ce n’est pas anodin.

Qu’est ce qui peut nous rendre vraiment heureux quand on paie des impôts?

Ce qui a le pouvoir de rendre heureux un contribuable est la fierté de participer au bien commun. Un des résultats forts de l’économie du bonheur est que les actions altruistes dopent le bonheur, que ce soit les cadeaux, les dons ou le bénévolat. Cela vaut aussi pour l’impôt quand on considère que l’impôt sert une noble cause. Une expérience menée par des neuroscientifiques a montré que les mêmes aires du cerveau étaient stimulées par une récompense reçue et une contribution forcée à un projet altruiste (1). L’impôt peut bel et bien générer une sensation agréable…

On est aussi plus heureux quand on a l’impression d’avoir du contrôle sur ce qu’on fait de notre argent, non?

C’est très clair. Une même activité est vécue d’autant mieux qu’elle a été réalisée volontairement. La sensation d’autonomie est fondamentale pour le bonheur. Les dons font sans doute plus de bien que les impôts parce que personne ne nous force la main pour donner. Pour rendre l’impôt moins désagréable, rendons-le plus volontaire!

Sur ce point, que pensez-vous de l’initiative de la mairie de Paris avec son budget participatif ? Les votes viennent tout juste de se terminer. Les Parisiens avaient 15 jours pour choisir cinq projets, dans la limite d’un budget de 20 millions d’euros. Gadget ou révolution ?

Cela va clairement dans le bon sens. Même si l’enveloppe soumise au vote populaire ne représente qu’une infime partie (environ 0,2%) du budgetannuel de la ville de Paris, cela peut suffire pour changer le sentiment face à l’impôt des personnes qui auront participé au vote, comme l’ont déjà montré des expériences (2).

Les citoyens doivent-ils avoir leur mot à dire pour être heureux ?

Oui ! On a remarqué que plus la démocratie était participative, plus les citoyens étaient heureux, plus ils acceptaient volontiers de payer des impôts et plus la fraude fiscale était réduite. Par exemple, l’adhésion à l’impôt varie entre les cantons suisses en fonction de la fréquence des votations (3).

Le citoyen veut pouvoir influer sur le cours des choses ?

C’est plus pernicieux que cela. En fait, ce que nous aimons avant tout c’est que l’on nous demande notre avis. Nous aimons croire que notre avis peut influer sur le cours des choses, … même quand l’impact réel est nul. Le seul fait d’avoir l’impression de participer au processus le rend plus juste à nos yeux et nous fait du bien. Les malades guérissent plus vite lorsqu’ils ont l’impression d’être partie prenante dans le choix du traitement et les employés sont plus satisfaits de leur travail quand leurs managers leur demandent régulièrement leur avis… même s’ils n’en tiennent pas compte !

Propos recueillis par Jean-Louis Dell’Oro

(1) Harbaugh, W. T., Mayr, U., and Burghart, D. R. (2007), “Neural responses to taxation and voluntary giving reveal motives for charitable donations”, Science, 316, 1622–1625.

(2) Lamberton C. (2013), “A Spoonful of Choice: How Allocation Increases Satisfaction with Tax Payments”, Journal of Public Policy & Marketing, 32(2), 223-238.

(3) Torgler B. (2005), “Tax morale and direct democracy”, European Journal of Political Economy, 21(2), 525-531.